Respect de la partition

RESPECT DE LA PARTITION : DU RIFIFI CHEZ LES CHANTEURS
de Patrick Bron

 Contrairement à un livre ou un tableau, une partition musicale n’est qu’un enchevêtrement de signes cabalistiques qu’il faut décoder grâce au mode d’emploi du solfège. Sans l’intermédiaire d’un interprète entre compositeur et public, point de musique, puisque cet art n’est pas visuel.

 A l’époque baroque, on ne fournissait que très peu d’indications pour caractériser l’exécution, la tradition des différentes écoles étant connue de tous. Mais plus on avance dans l’histoire de la musique, plus les compositeurs prennent des libertés et innovent. Il convient alors de tout préciser : nuances, liaisons, accents, phrasé, ralentis, accélérations, tempo métronomique, couleur sonore, mise en évidence d’un registre, voire même coups d’archets, pour ne pas parler des œuvres contemporaines où le créateur invente une notation personnelle qu’il doit expliquer en exergue. Il n’est pas rare que chaque note soit ainsi affublée de plusieurs signes…

 C’est la mission de l’interprète de décripter avec exactitude les intentions du compositeur et de tenir compte des contingences stylistiques. Lui reste-t-il une « marge de manœuvre » ? Il faut n’avoir jamais écouté ces passionnantes « Tribunes de critique de disques » à la radio pour en douter. Les invités y comparent différentes versions de la même œuvre, et chipotent allègrement sur les tempi, les attaques, l’articulation des doubles croches  ou  le climat de l’introduction… J’ai même entendu un docte journaliste fulminer que « Quand on n’aime pas Darius Milhaud, il ne faut pas le diriger ! » Manque de pot : après une écoute « à l’aveugle », le meneur de jeu a annoncé que l’enregistrement était dirigé… par le compositeur !

 Qu’un créateur ne soit pas forcément le meilleur interprète de sa musique, on le savait déjà. Mais à l’inverse, on raconte que Ravel avait assisté à une exécution de son Boléro dirigé par un jeune chef dont l’humilité ne figurait pas sur sa carte de visite. A l’issue du concert, ce dernier va le trouver en quête de compliments.

–       « Alors, Maître, ça vous a plu ? »

–       « Beaucoup trop rapide ! »

–       « Mais si on le joue à votre tempo, ça devient ennuyeux. »

–       « Et bien ne le faites pas ! »

 L’assimilation d’une partition demande beaucoup de rigueur pour la transmettre sans trahir son auteur. La plupart des chefs d’orchestre, de fanfare ou de brass band la relisent plutôt quinze fois qu’une. Etonnamment, c’est dans le domaine de l’art choral que ce beau souci n’est malheureusement pas toujours de mise…

 Que de fois ai-je entendu : « Ce chœur, je le sens plutôt comme ça ! » Et de transformer une pièce rythmique en berceuse gnan-gnan, malgré l’énoncé très clair du tempo et du caractère. « S’il fallait encore s’occuper des indications du compositeur ! », claironnait un chef chevronné à un collègue surpris de son interprétation… plutôt personnelle. Agacé par ces pratiques, Vincent Girod écrivait au bas d’une de ces dernières œuvres : « Monsieur Cluytens disait que sa plus grande motivation de maestro était le respect absolu de l’écrit, afin d’être le plus proche possible de l’intention du créateur. On est loin de son humilité dans certains milieux où les indications de tempo ne sont pas prises en compte, où le rubato vient à tout moment affadir les inflexions naturelles des textes de manière pléonastique, où l’on se permet d’octavier, voire de modifier ici ou là une note pour « enrichir » un accord. Bravo à qui transmettra le langage de cette œuvre avec le respect que je souhaite ardemment. »

 Est-ce jouer les ayatollahs que de souscrire pleinement à ce « coup de gueule » ? Car s’il est indispensable de donner vie à une banale feuille de papier, peut-on sans gêne se l’approprier sous le seul prétexte qu’étant éditée, n’importe qui a le droit d’en faire n’importe quoi ? Certains y voient le signe inquiétant de quelques chefs peu compétents – mais très imbus de leur fonction – qui utilisent une partition pour affirmer leurs prérogatives… L’art choral mérite mieux que ça !