LE METRONOME

LE METRONOME : ANCÊTRE DE LA BATTERIE ET DE LA TECHNO ?
de Patrick Bron

Vous connaissez tous cet objet qui a martyrisé tant de générations d’apprentis musiciens : le métronome. Inventé par Johann Nepomuk Mälzel en 1806, Beethoven l’a même célébré dans un mouvement de sa Huitième Symphonie. En bonne place sur nos pianos droits, il est le gendarme intransigeant qui impose sa pulsation aux camarades qui ne marcheraient pas au pas…  Diable ! lorsqu’un compositeur demande qu’on exécute son œuvre à 120 battements-minute, ce n’est ni 116 ni 126 ! Tac-tac, tac-tac. Mais comme la musique doit respirer, tous les chefs d’orchestre et les instrumentistes vous diront qu’il est indécent de jouer avec un métronome à la place du cœur…

En exceptant la marche militaire, seule la variété a visiblement décidé de respecter ce carcan. Existe-t-il beaucoup de chansons qui s’offriraient le luxe de ralentir à une modulation ou d’accélérer sur un crescendo ? Le public des émissions de variété à la TV ne saurait plus à quelle Sainte-Cadence se vouer… Tout est calibré, balisé, aseptisé, « boîte-à-rythmé ». Tac-tac, tac-tac. La durée ne doit pas dépasser trois minutes – contingences radio obligent ! – et s’il n’y a pas de fin, il suffit de répéter inlassablement le refrain en diminuant le volume. Le chef tout puissant s’appelle alors « batterie », et mélodies et harmonies doivent filer doux pour se soumettre à sa tyrannie. Quelle admiration portent d’ailleurs les jeunes à cet instrument étincelant, même si, dans les leçons de musique de nos collèges, ils découvrent qu’il n’est pas si facile à apprivoiser ! Et pour baigner depuis tant d’années dans la déferlante du rock, nos élèves, curieusement, n’en ont pas pour autant le sens du rythme plus développé que leurs aînés.

Soit dit en passant, je suis souvent dérangé en écoutant des chœurs d’enfants qui chantent sous la houlette de ce gourou des temps modernes : à nous imposer la métrique de manière si mécanique, on perd beaucoup en poésie et en émotion. Et pour l’anecdote, Jean-Pierre Huser m’a parlé d’un batteur à qui l’on avait demandé d’accompagner…Barbara dans « L’aigle noir » ! Il paraît que le résultat ne fut pas des plus réussis…

« La musique des sons et la musique du geste doivent être animées par la même émotion », écrivait Emile Jaques-Dalcroze il y a plus de cinquante ans. Etonnant précurseur que ce pédagogue et compositeur genevois qui prôna une appréhension de la musique par le corps, créant ainsi la rythmique. Que penserait-il en apercevant dans un train des jeunes se trémousser en mesure en écoutant leur baladeur ? Ces têtes mobiles ne sont-elles pas parfaitement en symbiose avec le rythme moteur de la musique ? Tac-tac, tac-tac. Et dans les rave party, les danseurs agglutinés devant les enceintes crachant leurs décibels ne s’étourdissent-ils pas – avec ou sans recours à la chimie – aux mamelles de la pulsation originelle ? Permettez une audacieuse comparaison ! Lorsque l’on voit sur nos quais de gare ou parfois sur le sol de quelques banques ou postes ces « lignes de sécurité » qu’il ne faut dépasser sous aucun prétexte, au risque d’affronter des regards réprobateurs, je pense toujours à ce besoin de balises que l’on retrouve si fort dans la culture du « tempo unique »…

Connaissez-vous le beat ? Si vous êtes locataire, ce sont ces coups sourds et réguliers qui traversent planchers et parois, dénotant chez vos voisins un attrait prononcé pour la house ou la techno ! Là, les sons sont fabriqués électroniquement, et les lois de l’acoustique et de la physique ondulatoire se chargent de vous livrer à domicile le trop-plein de basses. Après une demi-heure de boum-boum, boum-boum, vous vous demandez bien ce qui peut rendre ce CD si captivant et si différent des autres… Bon sang ! mais c’est bien sûr : cette musique d’assouvissement est destinée à la danse ! Mais vous voilà soudain désemparé en l’entendant s’échapper d’une voiture de sport qui passe toutes vitres baissées…

Moi, je pense alors à Johann Nepomuk Mälzel, tac-tac, tac-tac, qui doit bien s’amuser dans son cercueil en forme de métronome !