« Atys » de Lully et la vague baroque

La re­créa­tion his­to­rique d’Atys en 1987 par le tan­dem Vil­lé­gier-Chris­tie a converti la France au ré­per­toire du grand siècle. Ex­pli­ca­tion du phé­no­mène alors que cette pro­duc­tion lé­gen­daire, re­prise en mai der­nier à l’Opéra-Co­mique, est enfin dis­po­nible en DVD.

Reprise d’ « Atys » à l’Opéra-Comique en mai 2011 (© Pierre Grosbois)

Il y a ceux qui ont pu réserver leur place un an à l’avance. D’autres qui se sont abonnés à la saison complète de l’Opéra-Comique pour être sûrs « d’en être ». Et puis il y a les moins chanceux qui arpentent la rue Favart, à Paris, en espérant décrocher au dernier moment une place au marché noir. Au fait, ces passionnés n’attendent pas la reformation des Doors ni les adieux de Johnny Hallyday. Dans une cohue et un brouhaha comme on n’en voit jamais aux abords d’une salle d’opéra, ils patientent avant de voir ou de revoir Atys de Lully, créé en 1987 dans la production de Jean-Marie Villégier, du chef d’orchestre William Christie et de ses Arts Florissants et repris en mai dernier.
Une fois la représentation commencée, le calme revient. Le public est là pour déguster et admirer. Car Atys, devenu un véritable mythe, est à l’origine de la grande vague baroque qui déferle sur la France depuis vingt ans. Dans la salle, la concentration est maximale, le bonheur palpable. Répondant à un besoin de nouveauté que la musique contemporaine n’arrive pas à étancher, la musique des XVIIe et XVIIIe siècles, celle de l’époque baroque, a retrouvé sa place dans la vie musicale et dans le cœur des mélomanes.
À la traîne avant le triomphe d’Atys, la France est désormais le premier producteur mondial du genre et une incomparable terre d’accueil. Ce n’est pas un hasard si de grandes figures de la musique ancienne, comme l’Espagnol Jordi Savall, le Belge René Jacobs ou l’Allemande Christina Pluhar, se sont installées dans l’Hexagone. Et si les Italiens redécouvrent eux aussi leur patrimoine, c’est bien souvent grâce à leurs engagements pour des concerts dans le pays de Lully et à l’investissement des maisons de disques tricolores. Ultime preuve : une enquête récente du magazine professionnel La Lettre du musicien recensait « plus d’une centaine d’ensembles baroques en France« . Un record mondial. D’autant plus surprenant qu’il y a vingt-cinq ans, les « baroqueux » étaient moins d’une douzaine.
Ce bouleversement ne serait sans doute pas advenu sans le choc provoqué par Atys en 1987. Créée en 1676, la tragédie lyrique favorite de Louis XIV, qui n’avait plus été jouée depuis 1753, vivait là une seconde naissance. Les choses n’allaient pourtant pas de soi. Les codes, le vocabulaire et le style de l’opéra prémozartien étaient alors totalement oubliés. Jusqu’au moment où William Christie, un Américain amoureux de la France et de sa musique ancienne, se donna pour mission de la rejouer selon ses principes originaux. L’idée, d’ailleurs, était dans l’air du temps. Mais si le Festival d’Aix remettait Rameau au goût du jour, Christie s’attachait, lui, à des maîtres plus méconnus encore : Lully et Charpentier. Atys fut le bon choix, au bon moment. Et une réussite totale.

ENFANTS D’ATYS

« Il y avait déjà eu de belles tentatives pour faire renaître l’opéra baroque, mais nous n’avions sans doute jamais vu un spectacle d’une telle éloquence, d’une telle évidence, donné avec un tel esprit d’équipe et de découverte », constate Lorraine Villermaux, l’administratrice de l’ensemble Les Talens lyriques. Comme tous les acteurs actuels de la France « baroque », elle « en était ». « C’est que nous sommes tous les enfants d’Atys », reconnaît volontiers Franck Jaffrès, le directeur artistique de Zig-Zag Territoires, l’une des nombreuses maisons de disques françaises
consacrées au répertoire baroque.

UNE VAGUE DE FOND

L’enregistrement, paru quelques mois seulement après la première du spectacle, connut lui aussi un immense succès et imposa Les Arts Florissants parmi les « best-sellers » du label Harmonia Mundi. Philippe Maillard, devenu aujourd’hui l’organisateur numéro un des concerts baroques à Paris, lançait son entreprise dans la foulée. Il ne fut pas le seul. « L’impact le plus direct d’Atys, analyse-t-il, a été la création de nombreux ensembles, qui sont actuellement les références de la vie musicale. » Notamment avec Christophe Rousset, le chef des Talens lyriques, Marc Minkowski (Les Musiciens du Louvre), Hervé Niquet (Le Concert spirituel) ou Hugo Reyne (La Simphonie du Marais). « Il y a peu de chefs d’orchestre brillant aujourd’hui dans ce répertoire qui n’aient pas fait leurs premières armes dans le chœur ou dans l’orchestre des Arts florissants« , remarquait Hugues Gall, directeur de l’Opéra de Paris de 1995 à 2004, en accueillant William Christie sous la coupole de l’Institut de France en janvier 2010. Il faut dire qu’en vingt-quatre ans, entre 1987 et 2010, le milieu musical classique s’est trouvé bouleversé. Loin d’être une mode éphémère, le mouvement de redécouverte de la musique baroque est devenu une vague de fond. Avec Atys comme modèle.

Le milieu professionnel fut d’abord surpris par le succès d’Atys, une œuvre inédite d’un compositeur mal connu. « Il y a eu une prise de conscience collective, et puis tout a changé très vite », se souvient Lorraine Villermaux. William Christie a fini par jouer dans les salles les plus académiques, comme le Palais Garnier, les productions se sont multipliées, des festivals se sont créés (Beaune, Ambronay…) et un centre de recherche a éclos à Versailles, le Centre de musique baroque de Versailles (CMBV). « Au début de notre aventure, souligne William Christie, nous avons constaté la santé précaire de la musique française par rapport aux musiques allemandes ou italiennes de la même époque, une musique fragilisée surtout par le manque de savoir-faire. Aujourd’hui, Lully ou Charpentier ont retrouvé leur place au Parnasse musical. » Tant et si bien qu’on ne peut plus imaginer de nos jours une saison lyrique sans une certaine dose de répertoire baroque.

Mais ce n’est pas tout. « Atys fut également un déclencheur pour les musiciens, rappelle Philippe Maillard. Avant, on disait que les musiciens étaient devenus baroques parce qu’ils n’avaient pas le niveau pour jouer dans les ensembles « normaux ». Après, cette forme de dédain a disparu. Les baroqueux n’étaient plus considérés comme des pionniers, ils pouvaient enfin assumer pleinement leur choix. » Du coup, les conservatoires ont suivi et forment désormais chaque année plusieurs dizaines de musiciens « baroques » — entendez : « sur instruments anciens ». En conséquence de quoi le niveau a monté. « Ce qui semblait difficile il y a vingt-cinq ans, constate William Christie, paraît plus simple aujourd’hui. Cela nous permet d’aller plus loin.»

Émerge ainsi un ensemble de nouveaux musiciens, ayant tout assimilé : d’abord le travail sur le langage musical de leurs aînés, mais aussi la couleur instrumentale, les liens entre la musique écrite et l’improvisation. « La situation est plus ouverte et plus tolérante que jamais », explique Philippe Maillard. Selon Franck Jaffrès, « la tendance actuelle est à la redécouverte du XVIIe siècle, encore mal connu. La boîte aux trésors est à peine ouverte. Il reste des milliers d’heures de musique passionnante à explorer. » De nouveaux groupes comme Les Traversées baroques, Correspondances ou Pygmalion s’y consacrent à leur tour.

Si les défis artistiques qui attendent les nouveaux musiciens sont nombreux, les questions économiques sont également primordiales. « Vendre des concerts d’artistes inconnus jouant des œuvres inconnues n’est vraiment pas facile », reconnaît Philippe Maillard. D’autant que la concurrence est de plus en plus rude. Signe que les formations baroques « sont peut-être en nombre trop important », comme le remarque la responsable du mécénat culturel de la Fondation Orange, qui a aidé de nombreux jeunes musiciens à se lancer.

PARADOXAL SYSTÈME

Le mouvement baroque, né à l’époque où l’on créait les « Journées du patrimoine », a toujours valorisé l’entreprise individuelle. Il est vrai que les années 1980 furent aussi celles du virage « libéral » de l’économie française. Peu aidés par le ministère de la Culture (les subventions de la douzaine des « gros » ensembles baroques seraient égales à celle d’un grand orchestre parisien), les jeunes musiciens multiplient les résidences en région pour boucler leurs budgets. Un système paradoxal qui impose une implantation locale forte à des ensembles à vocation internationale. Il s’est ainsi créé un monde musical à deux vitesses : la vie sans risques pour les orchestres traditionnels et l’intermittence pour les baroqueux.

Un modèle unique reste donc à inventer. Car depuis trente ans, l’État se contente de suivre le mouvement et « n’a pas pris le temps d’une réflexion sur le fond », regrette Lorraine Villermaux. Pour augmenter les subventions des baroqueux, une solution serait d’en supprimer ailleurs puisque le montant global, lui, n’augmentera pas… Mais c’est une décision qui demanderait un réel courage politique. Elle n’a pas été prise jusqu’à présent. « C’est d’autant plus étrange, poursuit l’administratrice des Talens lyriques, que la musique baroque est devenue un domaine d’excellence de la France et un véritable secteur créateur d’emplois. »

Quant à Lully, il est mieux connu : Christophe Rousset a ainsi enregistré son dernier opéra encore inédit au disque, Bellérophon — un « Choc » dans le n° 131 de Classica. Rançon du succès car signe d’une certaine banalisation : de nombreuses productions ont été montées, mais bien peu ont su retrouver la vigueur de la mise en scène de Jean-Marie Villégier [ci-contre, avec William Christie, lors de la reprise d' »Atys » à l’Opéra-Comique en mai 2011]. Atys a tendu un miroir dans lequel le monde musical n’a pas fini de se regarder.

Bertrand Dermoncourt